Le secteur énergétique mondial scrute attentivement l’évolution des relations diplomatiques entre les États-Unis et la Russie, particulièrement en ce qui concerne le secteur du gaz naturel liquéfié (GNL). Alors que les sanctions américaines actuelles entravent fortement l’exploitation du projet Arctic LNG 2, situé dans la péninsule de Gydan en Russie, une détente bilatérale pourrait conduire à une levée partielle ou totale de ces restrictions. Selon des modélisations du cabinet NexantECA, l’entrée en service des deux premiers trains de liquéfaction du projet pourrait abaisser les prix du marché européen TTF (Title Transfer Facility) de plus d’un dollar par million de British Thermal Units (MMBTU) jusqu’en 2027, modifiant ainsi les équilibres concurrentiels actuels.
Arctic LNG 2 : un potentiel de relance rapide
Le projet Arctic LNG 2 est conçu pour une capacité nominale totale de 19,8 millions de tonnes par an (MTPA) réparties sur trois unités distinctes. En raison des sanctions américaines secondaires, les exportations du premier train de 6,6 MTPA, initialement opérationnel depuis 2024, sont actuellement restreintes. Cependant, la possible levée des sanctions permettrait aux acheteurs internationaux, principalement asiatiques, de reprendre immédiatement l’achat de cargaisons. La remise en service de ce premier train dès le troisième trimestre 2025 aurait pour effet immédiat une augmentation sensible des volumes disponibles sur le marché international.
Actuellement, le GNL russe provient principalement des sites de Sakhalin, dans l’Extrême-Orient russe, et de Yamal, au nord-ouest du pays. Ces volumes desservent majoritairement les marchés asiatiques comme la Chine, le Japon et la Corée du Sud. Le projet Arctic LNG 2 viendrait compléter ces exportations avec une capacité significative destinée principalement à la Chine. Une levée des sanctions permettrait de relancer rapidement ces échanges, particulièrement durant les mois d’été lorsque les conditions de navigation arctique ne nécessitent pas de navires spécialisés de classe Arc-7.
Impact global sur le marché du GNL
Le retour en force des exportations russes de GNL induit mécaniquement une concurrence accrue sur le marché international. Selon les scénarios établis par NexantECA, la disponibilité accrue de gaz naturel liquéfié russe engendrerait une baisse significative des prix spot, notamment sur les marchés européens et asiatiques. Sur le marché japonais, cette réduction pourrait également atteindre environ un dollar par MMBTU jusqu’en 2027, avant de s’atténuer progressivement avec l’arrivée massive de nouvelles capacités mondiales en fin de décennie.
L’impact concurrentiel majeur serait surtout ressenti par les producteurs en Océanie et en Afrique subsaharienne, dont les volumes de GNL pourraient être en partie évincés par la compétitivité du gaz russe. À plus long terme, même les exportations nord-américaines pourraient être marginalement affectées, notamment celles des États-Unis dont le gaz flexible non contracté serait en première ligne face à cette nouvelle offre concurrentielle.
Contraintes techniques et défis logistiques
Malgré les opportunités économiques évidentes, la levée des sanctions ne garantit pas l’absence de contraintes logistiques. En particulier, la capacité à acheminer ces volumes en dehors de la saison estivale reste incertaine en raison des restrictions sur l’accès aux navires brise-glace de classe Arc-7, essentiels à la navigation hivernale dans l’Arctique. Le maintien d’interdictions européennes sur le transbordement du GNL russe via ses terminaux pose également un défi additionnel à la fluidité des échanges.
À court terme, l’augmentation rapide des exportations est donc réaliste durant les périodes navigables, mais une véritable maximisation du potentiel du projet nécessiterait d’importants investissements dans la flotte de méthaniers adaptés à ces conditions extrêmes. Actuellement, cette capacité reste fortement limitée par les sanctions imposées depuis 2022, interdisant notamment les commandes de nouveaux navires spécialisés auprès des chantiers navals étrangers.
Cette reprise potentielle des exportations russes de GNL intervient alors que l’Europe continue de réduire significativement ses importations par gazoduc en provenance de Russie, passant d’un pic de près de 180 milliards de mètres cubes par an (bcma) en 2019 à environ 17,5 bcma début 2025. Ce contexte renforce d’autant l’intérêt stratégique russe à diversifier ses débouchés vers l’Asie, notamment la Chine.