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Interconnexion des réseaux électriques en Asie du Sud-Est : enjeu géopolitique ?

L'interconnexion des réseaux électriques en Asie du Sud-Est est devenue un enjeu géopolitique, avec la Chine en avance technologique. Les États-Unis cherchent des alternatives, se concentrant sur les micro-réseaux électriques décentralisés.

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L’interconnexion des réseaux électriques asiatiques constitue-t-elle un nouveau champ de bataille dans la rivalité sino-américaine ? Pendant longtemps, cette question paraissait sans fondement tant l’interconnexion des réseaux électriques reposait essentiellement sur des considérations commerciales. Aujourd’hui, la donne a changé sous l’effet de l’électrification progressive des sociétés asiatiques et de la rivalité technologique sino-américaine.

L’électrification des sociétés a, d’une part, facilité le développement de grands réseaux électriques interconnectés au niveau régional. D’autre part, cette interconnexion des réseaux s’appuie sur le contrôle de technologies clés faisant l’objet d’une véritable bataille géopolitique. C’est pourquoi les réseaux électriques régionaux émergent comme des nouveaux espaces de lutte d’influence entre les puissances. Située au cœur de la croissance mondiale, l’Asie du Sud-Est fait figure de territoire décisif dans ce contexte de rivalité.

Le développement de l’interconnexion des réseaux électriques en Asie du Sud-Est

Depuis quelques années, l’Asie du Sud-Est a beaucoup misé sur l’interconnexion des réseaux électriques afin de renforcer sa sécurité énergétique. C’est le cas notamment des pays du Mékong formant un réseau commun dénommé le Greater Mekong Subregion (GMS). Ce dernier relie la Chine au Cambodge et au Myanmar et traverse le Laos, le Vietnam et la Thaïlande. L’ASEAN a elle aussi dévoilé un plan ambitieux d’interconnexion et de modernisation de ses réseaux électriques intitulé l’ASEAN Power Grid.

 

Interconnexion électrique sud-asiatique
Les chefs de délégation posant pour une photo souvenir lors de la séance d’ouverture du 33e Sommet de l’ASEAN (Source : Thông Nhât/AVI).

Cette volonté d’interconnecter les réseaux électriques s’explique par des gains importants en matière d’intégration des renouvelables. Étant difficilement pilotables, ces dernières créent en effet des déséquilibres sur les marchés électriques, surtout aux heures de pointe. Un réseau interconnecté peut dès lors limiter cette instabilité en facilitant l’échange d’électricité entre les États. D’après la Banque mondiale, l’Asie du Sud-Est pourrait ainsi économiser près de 5 % en coût de production de l’électricité.

L’interconnexion des réseaux peut également permettre à cette région de réduire sensiblement sa dépendance aux énergies fossiles importées. La Thaïlande et le Vietnam profitent ainsi du GMS afin d’importer de l’hydroélectricité venant du Laos et du Cambodge. Pour ces pays, il s’agit d’un enjeu majeur afin d’atteindre leurs objectifs climatiques définis lors de l’accord de Paris. C’est pourquoi le Sud-Est asiatique devrait connaître une forte croissance de ses réseaux électriques dans les années à venir.

Le rôle de la Chine dans l’interconnexion des réseaux électriques asiatiques

Afin de faciliter les échanges régionaux, les réseaux asiatiques devront faire l’objet d’une profonde modernisation technologique. Cela passera notamment par l’installation d’interconnecteurs ainsi que des lignes de longue-distance capables de supporter un flux important d’électricité. Dans ce domaine, ce sont les acteurs chinois qui dominent le marché en raison de leur avance technologique. Les chinois State Grid et Southern Power Grid sont ainsi les seules firmes à pouvoir installer des lignes ultra-haute tension.

Cette technologie dite UHV est particulièrement importante pour faciliter l’interconnexion des réseaux électriques. En effet, en réduisant les pertes sur une longue distance, elle engendre une diminution des coûts de transmission de l’électricité. La maîtrise des UHV confère donc aux acteurs chinois un avantage compétitif majeur sur la concurrence en Asie du Sud-Est. Le Pakistan, le Laos et le Cambodge ont ainsi déjà confié la modernisation du réseau électrique à des compagnies chinoises.

Cette poussé des acteurs chinois est encouragée par Pékin dans le cadre de sa Belt and Road Initiative (BRI). Le gouvernement promeut en effet un plan ambitieux d’interconnexion continentale, la Global Energy Interconnection Iniative (GEII), d’ici à 2049. Économiquement, ce plan a pour but d’exporter les surcapacités chinoises en matière d’électricité. Politiquement, la GEII vise à renforcer l’influence chinoise en créant une interdépendance de fait entre Pékin et ses voisins.

La dimension géopolitique de l’interconnexion des réseaux électriques asiatiques

Afin de contrer l’emprise de la Chine, les États-Unis défendent une stratégie dite de Free and Open Indo-Pacific. Cette stratégie vise à investir dans les infrastructures énergétiques et promouvoir les normes de libre-concurrence en Asie du Sud-Est. Au niveau des réseaux électriques, cela se traduit par un soutien affiché aux projets d’interconnexion alternatifs aux projets chinois. Washington appuie ainsi le SAARC, un projet d’interconnexion du sous-continent indien défendu par New Delhi.

Interconnexion électrique sud-asiatique
Rencontre entre les ministres américains et indiens de la Défense et des Affaires étrangères en octobre 2020 (source : AFP).

 

De même, les États-Unis ont signé le US-Mekong Partnership visant à contrecarrer le GMS largement dominé par la Chine. Néanmoins, les américains ont beaucoup de peine à proposer une offre compétitive en matière d’interconnexion des réseaux. C’est que les États-Unis ne maîtrisent pas les technologies liées aux réseaux interconnectés et centralisés. Ainsi, sur le territoire américain, il n’existe pas aujourd’hui d’interconnexion entre les trois principaux réseaux électriques du pays.

Ce retard a paradoxalement permis au secteur privé américain d’investir massivement dans les technologies liées aux micro-réseaux (microgrids) électriques. Ce point est capital car loin de concurrencer la Chine sur les réseaux interconnectés, les États-Unis dominent les  réseaux décentralisés. Or, un micro-réseau peut favoriser l’intégration des renouvelables en améliorant la flexibilité de la demande. En conséquence, les réseaux décentralisés ont le potentiel de réduire drastiquement les besoins d’interconnexion des réseaux électriques.

En Asie du Sud-Est, les micro-réseaux font ainsi l’objet d’un intérêt croissant. D’une part, les conditions géographiques de la région, faites de montagnes et d’îles, favorisent les micro-réseaux en matière de coûts. D’autre part, les nombreux typhons rendent nécessaire le développement des réseaux décentralisés comme facteur d’équilibre des marchés électriques.

Les États-Unis et la Chine ont donc fait des réseaux électriques un nouveau champ de bataille de leur rivalité stratégique. Aujourd’hui, en Asie du Sud-Est, nous assistons à une véritable lutte d’influence entre les deux puissances dans ce domaine. Sans doute cette compétition peut nous ouvrir les yeux sur l’importance géopolitique, malheureusement longtemps sous-estimée, de l’interconnexion des réseaux électriques.

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