Venezuela : de l’embargo pétrolier à la capture de Maduro, chronique d’une escalade américaine

Washington a franchi un cap historique en capturant Nicolas Maduro après des années de sanctions et d'embargo. Retour sur deux décennies de tensions et leurs implications pour le marché pétrolier mondial.

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L’arrestation de Nicolas Maduro par les forces américaines dans la nuit du 3 au 4 janvier 2026 constitue l’aboutissement de près de vingt années de dégradation des relations entre Washington et Caracas, marquées par des sanctions économiques croissantes, un embargo pétrolier dévastateur et des accusations de narcotrafic. Cette opération militaire, comprenant des frappes aériennes sur la capitale vénézuélienne et plusieurs régions voisines, redessine profondément la carte énergétique régionale et soulève des interrogations majeures sur l’avenir des 303 milliards de barils de réserves prouvées que recèle le sous-sol vénézuélien. Donald Trump a confirmé lors d’une conférence de presse en Floride son intention d’ouvrir le pays aux compagnies pétrolières américaines tout en maintenant l’embargo sur le brut vénézuélien, affirmant que les États-Unis seraient remboursés pour tout l’argent dépensé dans cette intervention. Le président américain accuse Maduro de diriger le Cartel des Soleils, une organisation de narcotrafic dont l’existence reste contestée par de nombreux experts, et avait porté la prime pour son arrestation à 50 millions de dollars en août 2025. Cette capture marque un tournant sans précédent dans la politique étrangère américaine en Amérique latine, avec des répercussions potentielles sur l’ensemble du marché énergétique mondial et sur l’équilibre géopolitique de la région.

Vingt ans de tensions diplomatiques et économiques

Les relations entre Washington et Caracas se sont détériorées dès l’arrivée au pouvoir d’Hugo Chavez en 1999, figure emblématique de la gauche radicale latino-américaine qui a instauré un modèle socialiste fondé sur la redistribution des revenus pétroliers. En 2006, l’administration de George W. Bush a imposé les premières sanctions en interdisant la vente d’armes et de matériel militaire de fabrication américaine au Venezuela, invoquant un manque de coopération dans la lutte contre le terrorisme. Les deux pays n’avaient plus d’ambassadeurs respectifs dès 2010, témoignant d’une rupture diplomatique progressive qui allait s’accentuer au fil des années. Après la mort de Chavez en 2013 et l’élection de son héritier politique Nicolas Maduro, l’administration de Barack Obama a imposé des sanctions contre plusieurs hauts responsables vénézuéliens pour violation des droits humains, en réaction à la répression violente des manifestations contre le nouveau président. La première administration Trump a durci ces mesures à partir de 2017, sanctionnant des membres de la Cour suprême puis Maduro lui-même, dont les avoirs aux États-Unis ont été gelés. Le président américain évoquait alors une possible option militaire au Venezuela, une menace qu’il a continuellement agitée les années suivantes sans jamais la concrétiser jusqu’à cette semaine.

L’embargo pétrolier, arme de destruction économique

L’instauration de l’embargo américain sur le pétrole vénézuélien le 28 avril 2019 a porté un coup fatal à l’économie du pays, dont les exportations d’or noir représentaient 96% du revenu national avant son entrée en vigueur. Les trois quarts des revenus pétroliers provenaient alors de clients américains, faisant de cette mesure un étranglement économique d’une efficacité redoutable pour tenter d’évincer Maduro du pouvoir. Washington a simultanément gelé les biens du gouvernement vénézuélien aux États-Unis et sanctionné la compagnie pétrolière nationale Petroleos de Venezuela SA (PDVSA) ainsi que la banque centrale. La production pétrolière, qui atteignait 3,5 millions de barils par jour à l’arrivée de Chavez au pouvoir, s’est effondrée jusqu’à un plancher historique de 350.000 barils quotidiens en 2020, sous l’effet conjugué des sanctions et de décennies de sous-investissement, de mauvaise gestion et de corruption. L’embargo a été temporairement allégé en 2023 pour compenser la perte du brut russe après l’invasion de l’Ukraine, mais rétabli lorsque Washington a estimé que Maduro ne tenait pas ses engagements en vue d’une élection présidentielle équitable en 2024. Au début de son second mandat en 2025, Donald Trump a mis fin aux licences pétrolières qui permettaient à des multinationales d’opérer malgré les sanctions, à l’exception de l’américain Chevron qui bénéficie depuis juillet d’une autorisation spéciale mais n’a plus le droit de verser d’argent au pouvoir.

Le contournement des sanctions et le recours au marché noir

Face à l’asphyxie économique, le Venezuela a développé des stratégies de contournement de l’embargo qui lui ont permis de maintenir une production d’environ un million de barils par jour selon l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep). La Chine absorbe désormais environ 80% des exportations vénézuéliennes, transitant par la Malaisie qui sert d’écran pour masquer l’origine du brut, tandis que Cuba reçoit quelque 5% de la production au titre d’accords bilatéraux entre les deux pays. Pour acheminer ce pétrole, Caracas a eu recours à des pétroliers fantômes utilisant de nombreuses ruses comme les faux pavillons et les fausses routes, à l’image du Skipper, premier navire intercepté par la marine américaine dans le cadre du blocus instauré en décembre. Les transactions financières se sont de plus en plus effectuées en USDT, une cryptomonnaie indexée sur le cours du dollar, permettant d’éviter les sanctions américaines liées aux échanges dans la devise américaine. Washington a intensifié la pression ces dernières semaines en annonçant un blocus total contre les pétroliers sous sanctions allant au Venezuela ou le quittant, qualifié de menace grotesque par Caracas, et en saisissant plusieurs navires dont deux en décembre. Le 10 décembre, la saisie d’un premier pétrolier au large du Venezuela a été dénoncée par Caracas comme un acte de piraterie internationale, confirmant selon le gouvernement vénézuélien que l’objectif américain était de s’emparer de son pétrole.

L’escalade militaire et les accusations de narcotrafic

L’inculpation de Nicolas Maduro aux États-Unis pour narco-terrorisme en mars 2020 a ouvert un nouveau chapitre dans l’affrontement entre les deux pays, Washington offrant initialement 15 millions de dollars pour toute information permettant son arrestation. Cette prime a été progressivement relevée à 25 millions de dollars après l’investiture de Maduro pour un troisième mandat début 2025, puis à 50 millions en août, accompagnant un déploiement militaire massif en mer des Caraïbes. Les États-Unis ont mené à partir de septembre des frappes aériennes meurtrières contre des bateaux de narcotrafiquants présumés, accusant Caracas d’être derrière un trafic de stupéfiants inondant le territoire américain. Au moins 115 personnes ont été tuées dans 35 frappes rendues publiques avant l’opération de cette semaine, témoignant d’une intensification sans précédent de l’action militaire américaine dans la région. Lundi, Donald Trump a affirmé que les États-Unis avaient détruit une zone de mise à quai utilisée par des bateaux accusés de participer au narcotrafic, constituant a priori la première frappe terrestre depuis le début de la campagne. Dans la nuit de vendredi à samedi, des explosions ont secoué Caracas tandis que des frappes visaient une base et un complexe militaire dans la capitale ainsi que d’autres cibles dans deux régions voisines, précédant l’annonce de la capture et de l’exfiltration de Maduro et de son épouse.

Les enjeux migratoires dans la stratégie américaine

La question migratoire constitue un autre volet majeur du contentieux entre Washington et Caracas, Donald Trump ayant fait de la lutte contre l’immigration une priorité de son second mandat. Le président américain reproche au Venezuela l’arrivée d’un grand nombre de migrants vénézuéliens, accusant Caracas d’avoir poussé vers les États-Unis des centaines de milliers de personnes issues des prisons et des hôpitaux psychiatriques. Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), quelque huit millions de Vénézuéliens, soit environ un quart de la population, ont fui la crise économique et politique depuis 2014, la plupart vers des pays d’Amérique latine et d’autres vers les États-Unis. Donald Trump a retiré le statut de protection temporaire dont bénéficiaient des centaines de milliers de Vénézuéliens en raison de la crise dans leur pays et en a expulsé plusieurs milliers cette année. Au printemps, les États-Unis avaient envoyé dans une prison au Salvador 252 Vénézuéliens accusés sans preuves ni procès d’appartenir à un gang, où ils ont passé quatre mois avant d’être rapatriés à Caracas qui, comme des organisations non gouvernementales, a dénoncé des tortures subies en détention. Cette dimension migratoire ajoute une justification supplémentaire à l’intervention américaine aux yeux de l’administration Trump, qui présente le changement de régime comme une solution pour tarir le flux de migrants à la source.

Les ambitions américaines sur les réserves pétrolières

Le Venezuela possède les plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde avec 303.221 millions de barils selon l’Opep, devançant l’Arabie saoudite avec 267.200 millions de barils et l’Iran. Donald Trump a clairement affiché ses intentions lors de sa conférence de presse, déclarant que les très grandes compagnies pétrolières américaines allaient se rendre sur place, dépenser des milliards de dollars pour réparer les infrastructures gravement endommagées et commencer à générer des revenus pour le pays. Le président américain considère que le pétrole exporté sous embargo par Caracas est volé à la communauté internationale et que ces volumes ont été extraits grâce à des équipements et des investissements américains avant les nationalisations d’Hugo Chavez, selon l’analyse de John Plassard de Cité Gestion Private Bank. Actuellement, seul Chevron opère dans le pays grâce à une licence spéciale, exploitant quatre champs pétroliers en partenariat avec PDVSA, tandis qu’ExxonMobil et ConocoPhillips avaient quitté le territoire en 2007 en refusant les conditions imposées par Chavez exigeant une participation majoritaire de l’État. Le pétrole vénézuélien, de qualité moindre, finit transformé en diesel ou en sous-produits comme l’asphalte plutôt qu’en essence, et les États-Unis disposent sur le pourtour du golfe du Mexique de raffineries spécifiquement conçues il y a plusieurs décennies pour le traiter. L’objectif de Trump est également de repousser les acteurs chinois du continent américain, une stratégie qui s’ajoute aux efforts entrepris sur le canal de Panama pour priver la Chine de son influence dans une zone par laquelle transite une grande partie du brut vénézuélien.

Un retour sur investissement incertain pour les majors américaines

Les analystes du secteur énergétique expriment des réserves quant à la faisabilité du plan américain et à l’appétit réel des compagnies pétrolières pour le Venezuela. Giovanni Staunovo d’UBS affirme que toute reprise de la production nécessiterait des investissements considérables compte tenu de l’état de délabrement des infrastructures, dégradées par des années de négligence et de corruption. Ole Hansen de Saxo Bank souligne que les grandes compagnies pétrolières américaines ont pour principale responsabilité de rendre des comptes à leurs actionnaires et non au gouvernement, exprimant des doutes sur un regain d’intérêt pour le Venezuela dans un avenir proche. Le contexte de marché apparaît peu favorable, les cours de l’or noir étant plombés par un surplus d’offre mondial et ayant reculé en 2025 malgré les nombreux développements géopolitiques qui ont limité cette baisse. Stephen Schork, analyste du cabinet de conseil Schork Group, estime que les États-Unis se portent très bien sans le pétrole vénézuélien et que l’intérêt de Washington est davantage politique qu’économique. L’impact sur les prix du baril devrait rester limité selon les experts, le marché étant bien approvisionné, avec une probable augmentation marginale cette semaine liée aux perturbations logistiques potentielles autour des ports vénézuéliens. Les observateurs suivent toutefois avec attention les déclarations de Donald Trump concernant l’Iran, dont la production bien supérieure pourrait davantage influencer les cours en cas d’escalade.

L’énergie comme instrument de puissance américaine

Patrick Pouyanné, président-directeur général de TotalEnergies, analysait dans une interview à La Tribune Dimanche réalisée avant l’intervention que les États-Unis utilisent désormais l’énergie comme un moyen d’influence sur le reste du monde. Le dirigeant du groupe pétrolier français souligne que le basculement majeur de ces quinze dernières années repose sur la mutation des États-Unis d’un pays importateur de pétrole et de gaz en gros producteur mondial, en passe de devenir le plus gros producteur et exportateur de gaz naturel liquéfié grâce au pétrole et au gaz de schiste. Cette domination énergétique a bouleversé non seulement l’économie mais aussi l’ensemble des dynamiques internationales, réduisant notamment la dépendance américaine envers le Moyen-Orient. Selon Pouyanné, les États-Unis regardent le monde avec leurs lunettes et ne souhaitent plus être les gendarmes du monde, se concentrant sur la Chine, le Pacifique, le Venezuela et l’Amérique du Sud. Le patron de TotalEnergies s’interroge sur la capacité des Européens à faire face à la Russie dans le conflit ukrainien, notant que l’Allemagne a enfin décidé de réviser son hyperdépendance vis-à-vis des États-Unis depuis 1945 en modifiant sa Constitution pour investir 500 milliards d’euros dans la défense et 500 milliards dans les infrastructures. Il déplore que l’Union européenne soit une Europe de consommateurs doublée d’une Europe de l’écologie, mais pas une Europe de l’industrie, appelant à un dialogue plus exigeant avec la Chine incluant des co-entreprises à 50-50 et l’implantation de vraies usines créatrices d’emplois.

Instabilité régionale et tensions dans les pays voisins

L’intervention américaine au Venezuela s’inscrit dans un contexte régional marqué par des tensions croissantes autour des ressources naturelles et de leur exploitation. Le Guyana, petit pays anglophone du nord de l’Amérique du Sud disposant des plus grandes réserves de pétrole par habitant de la planète, a annoncé le 2 janvier une campagne contre les producteurs d’or étrangers opérant illégalement sur son territoire. Le président guyanien Irfaan Ali a déclaré que tous les mineurs étrangers opérant illégalement devaient être identifiés pour poursuites et expulsion, précisant vouloir également poursuivre les entreprises étrangères ne déclarant pas l’intégralité de leur production. Il a souligné que certains mineurs brésiliens avaient des déclarations très faibles ou inexistantes, leur donnant 24 heures pour se conformer pleinement aux lois du pays et à l’obligation de déclaration auprès du Guyana Gold Board. Le commissaire de la Commission guyanienne de géologie et des mines (GGMC), Newell Dennison, a indiqué que le groupe chinois Zijin Mining, exploitant la plus grande mine du pays, n’avait enfreint aucune loi. La production d’or du Guyana a atteint 435.000 onces en 2024, avec l’objectif de dépasser 500.000 onces soit 14 tonnes cette année. Cette fermeté du Guyana intervient alors que le Venezuela revendique depuis longtemps une partie du territoire guyanien riche en ressources, ajoutant une dimension supplémentaire aux tensions régionales que l’intervention américaine pourrait exacerber.

Perspectives et interrogations pour le marché énergétique

Le gouvernement vénézuélien a dénoncé une très grave agression militaire et appelé toutes les forces sociales et politiques du pays à activer les plans de mobilisation, laissant présager une période d’instabilité dont la durée et l’intensité restent imprévisibles. La transition politique au Venezuela, si elle se concrétise selon les vœux de Washington, nécessitera des années avant de se traduire par une augmentation significative de la production pétrolière compte tenu de l’ampleur des investissements requis. Les raffineries américaines du golfe du Mexique, conçues pour traiter le brut lourd vénézuélien, pourraient à terme bénéficier d’un approvisionnement accru, mais les majors devront évaluer la rentabilité de tels investissements dans un marché caractérisé par une offre abondante. La stratégie américaine visant à réduire l’influence chinoise en Amérique latine se heurtera à la réalité des liens commerciaux tissés par Pékin avec de nombreux pays de la région au cours des deux dernières décennies. Les menaces proférées par Donald Trump à l’encontre de l’Iran, dont il a averti que les États-Unis viendraient au secours des manifestants en cas de répression violente, suggèrent que le Venezuela pourrait n’être qu’une étape dans une stratégie énergétique et géopolitique plus vaste. L’évolution de la situation dans les prochaines semaines déterminera si cette intervention marque le début d’une nouvelle ère pour le pétrole vénézuélien ou si elle s’enlise dans les difficultés politiques, sécuritaires et économiques qui ont caractérisé les tentatives passées de changement de régime soutenues par Washington.

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